NOS AMIES LES PLANTES

Feuille de Saule Marsault

Salix Alba

Saule argenté

Saules tetards

LE SAULE
Parmi les arbres de notre région, il en est un qui a été particulièrement présent, et utile dans la vie des Crissotins : c'est le saule, Salix alba, de la famille des Salicacées, ordre des Salicales. Très planté dans la partie inondable de la commune, sous forme de haies, et en limite des prés. Traités en saules têtards, ces arbres étaient taillés a deux mètres de haut environ, ce qui leur donnait une silhouette caractéristique : un tronc souvent énorme, creux, et, à la partie supérieure, des branches qui partaient en tous sens, et leur donnaient un air ébouriffé.
Toute la partie inondable était exploitée en prairie, et zone d'élevage, où se plaisaient vaches, chèvres, et oies. Crissey était très renommé pour ses fromages blancs, vendus en abondance au marché de Chalon. On parlait même de « la carrière de fromages blancs de Crissey »Les anciens se souviennent. De tout temps, ces fromages ont eu bonne réputation. Sous l'ancien régime, dans la liste des produits de la dîme qui étaient dus au seigneur, ces fromages étaient en bonne place. Par exemple, en 1748, les Crissotins devaient fournir au seigneur 310 livres, (la livre etait l'ancêtre du franc) 6 fromages secs d'au moins trois livres (le poids) chacun, deux fagots de paille de seigle à deux liens, un boisseau de pois, et un cochon de lait. Le curé de Perrey demandait aussi « le bon fromage de Crissey » entre autres choses.
On trouvait donc beaucoup de saules têtards en limite de prés, et également le long des ruisseaux qui serpentaient à travers la campagne, avant d'aller rejoindre la Saône, ou la Roie de Crissey, qui s'est appelée à une certaine époque : « la Raie Madame »C'était un arbre fondamental dans l'équilibre biologique des zones humides. Il jouait également le rôle de régulateur de l'humidité du sol. Son réseau de fines racines agissait comme une éponge, retenant l'eau l'hiver, et la restituant à la saison sèche. Et aux jours chauds de l'été, les vaches s'installaient à son ombre pour ruminer. Dans l'eau, les poissons trouvaient un abri dans l'entrelacs des racines, un refuge, sauf pour l'homme qui les prenait à la main.
Les saules creux servaient de refuge à de nombreux animaux. Je me souviens des visites que je rendais, dans les années 70, à Perrey, à une chouette qui avait élu domicile dans le creux de l'un de ces arbres. Nous nous regardions, complices, moi lui promettant de ne pas révéler sa cachette, elle clignant des yeux, ayant l'air de comprendre !
Habitaient également dans le tronc, les branches, les racines : belettes, orvets, ce petit lézard sans pattes, couleuvres à collier, maintenant disparus de notre campagne, et aussi lérots, hérissons, que l'on voit maintenant trop souvent écrasés le long des routes, crapauds. Les écureuils y rangeaient leurs provisions d'hiver. Mais il y avait aussi d'autres habitants moins fréquentables, et qui m'ont causé une belle frayeur dans mon enfance : étant entré dans le tronc, j'en suis sorti à toute vitesse, poursuivi par un essaim de guêpes, ou de frelons…Dans les branches, la mésange à tête noire aimait installer son nid, trouvant sa nourriture et celle de ses petits dans le feuillage, avec les coléoptères, les chenilles, les papillons, pucerons, et autres araignées. Autre souvenir de jeunesse : dans un rameau de saule, mon père me taillait des sifflets. Faisant d'abord l'entaille, il tapotait l'écorce, pour la décoller, la faisait glisser, détachait une fine lamelle de bois entre l'entaille, et l'extrémité, remettait l'écorce en place, et en avant pour les sifflets ! Les play-station n'existaient pas, mais nous avions bien d'autres amusements. Heureuse époque où nous pouvions courir, crier et chanter dans les herbes aussi hautes que nous, et d'où fusaient des milliers d'insectes : sauterelles, criquets, mantes religieuses, leur prédateurs. Au sol c'etaient les orvets, et, dans les endroits humides, les salamandres vertes et jaunes, les tritons, les grenouilles qui peuplaient les nuits de printemps de leurs coassements. Et les rainettes, ces petites grenouilles vertes, qui montaient dans les arbres, que l'on appelait les « pisserelles » car, quand on les prenait, elles nous pissaient dans les doigts….
Mais revenons à nos saules. Le Salix alba, quand il n'est pas torturé par l'homme, est un bel arbre, de pousse rapide, et qui peut atteindre 25 mètres de haut, et un mètre de diamètre à la base. Il est revêtu d'une écorce gris sombre qui se crevasse profondément avec l'âge. C'est un arbre à feuillage caduc, comme tous les saules. C'est aussi une plante dioïque, on peut dire que les sexes font « arbre à part » et les fleurs sont donc différentes : fleurs avec ovaires sur les arbres femelles ; et fleurs avec étamines sur les arbres mâles, portées par des chatons Les chatons mâles sont jaunes, et incurvés vers le haut. Les chatons femelles sont verts. Les feuilles sont alternes, longues de plus de cinq centimètres,lancéolées, et argentées à la face inférieure. C'est un arbre pionnier, le premier à s'installer sur les sols vierges, On peut s'en rendre compte facilement dans l'espace protégé du lac, au conservatoire de zone humide : tout le pourtour du lac creusé en l'an 2000 est maintenant peuplé de saules, qui atteignent dans les trois mètres de haut. Ces arbres protègent naturellement, dissimulent la vue de l'homme et assurent la tranquillité à la faune sauvage qui s'est installée sur le lac: foulques, avec leur front et bec blanc, gallinules poules d'eau, hérons, canards et bien d'autres oiseaux aquatiques, dont certains migrateurs.
Les bienfaits du saule.
Nous avons vu son utilité, en tant que régulateur de l'humidité, et protecteur et gardien des berges des ruisseaux. En génie végétal, les branches sont employées en fascines ; piquées en terre, et tressées entre elles pour protéger les berges contre l'érosion.
En début d'année, c'est une plante mellifère, très appréciée par les abeilles, qui, affamées, viennent de sortir de leur jeûne hivernal, tant pour le pollen que pour le nectar, et tant sur les arbres mâles que sur les femelles. Allant et venant, elles transportent des chatons mâles vers les femelles le précieux pollen. La fécondation a lieu, les graines mûrissent, l'arbre a assuré sa mission de reproduction.
Au printemps, c'est la cueillette des rameaux longs et flexibles, soit sur les têtards, soit dans les oseraies pour les vanniers professionnels. Dans ce cas, il s'agit plutôt de Salix viminalis, avec ses nombreuses variétés, on en compterait environ cent cinquante, dont : Noir de Villaines, Grande Grisette, Petite Grisette, Romarin, Pêcher, Jaune des Ardennes, etc… Et le saule va devenir panier, hotte de vendangeur très légère, berceaux pour les enfants, appelés Moïse : Moïse n'a t'il pas été trouvé dans un berceau en osier flottant sur le Nil ? Paniers à linge, à légumes, à fruits, à poissons, nasses pour la pêche, mannequins de couturières, ruches, jouets, etc.…On a retrouvé des restes d'objets en osier dans des sites préhistoriques datant de vingt cinq siècles avant J.-C. Des fresques Egyptiennes nous montrent le travail de l'osier dans l'autiquité. Selon Pline l'ancien, dans son Histoire Naturelle, aucune plante n'est de revenu plus sûr que l'osier, et Caton plaçait l'osier avant l'olivier, la prairie, les céréales, et bien d'autres choses.
Le bois
Léger, tendre, de couleur légèrement rosée, doux à la main, facile à travailler, il est employé pour faire des manches d'outils, de la sculpture, des cageots, pour faire des sabots. Je l'ai même employé en décoration. Les Anglais taillent dedans leurs battes de cricket. On en fait aussi de la pâte à papier et des allumettes, et il convient aussi pour démarrer le feu, grâce à sa flamme claire et vive.
L'écorce
Dans certains pays nordiques comme la Russie, on se sert des tanins de saule et de bouleau pour tanner les peaux, ce qui donne cette odeur si caractéristique au cuir de Russie.
Propriétés médicinales
Le saule blanc est connu depuis des millénaires pour ses propriétés médicinales. Pour Dioscoride, il était hémostatique et contraceptif. D'après Galien, peu de médicaments avaient autant d'usages que le saule. Très employé à la Renaissance comme anaphrodisiaque ; il était réputé comme fébrifuge au XVIIIème, et au XIXème, où l'on considérait son écorce comme le produit européen le plus proche du quinquina. Ce qui s'est révélé exact, puisqu'en 1825, un pharmacien italien aurait isolé le premier la salicine dans l'écorce, suivi par un Allemand, et enfin par un pharmacien Français, Pierre Joseph Leroux qui présenta officiellement le résultat de se travaux en 1830. Mais l'approvisionnement n'était pas facile ; on chercha ailleurs d'autres dérivés salicylés ; et, en 1897, Félix Hoffmann obtint de l'acide salicylique de synthèse. Le produit fut déposé par la société Bayer sous le nom d'Aspirin. En 1919, le produit tomba dans le domaine public, et l'industrie pharmaceutique tourna à fond pour fournir le monde entier en Aspirine, qui a soulagé, et soulage encore beaucoup de douleurs ! Merci le Saule.
Phytothérapie
De nombreuses spécialités existent dans les boutiques spécialisées, et en pharmacie, tirées de l'écorce, des chatons, et des feuilles, pour leurs propriétés anti-inflammatoires et antalgiques. Elles sont utilisées pour soigner l'arthrose, les rhumatismes, la migraine, les refroidissements, comme tonique, digestif, et même en shampoing contre les poux ! On peut également faire un vin tonique avec les feuilles.
Les diverses espèces de Saules
Comme toutes les plantes qui nous entourent aujourd'hui, les saules sont le résultat d'une longue évolution, commencée au début de l'ère tertiaire il y a environ soixante millions d'années ; ils se sont diversifiés, et adaptés en fonction de leur habitat. Il en existerait plus de trois cent espèces ! C'est une essence des régions tempérées et froides de l'hémisphère nord. Nous nous contenterons des plus courantes chez nous.
Nous avons vu le plus grand, Salix alba, qui peut vivre jusqu'à 120 ans, avec ses variétés, dont « Vitellina » l'osier jaune, apprécié en vannerie et « Chermesina » admiré dans les jardins pour ses pousses rouge orangé vif en hiver.
Salix Viminalis, qui peut atteindre dix mètres un haut, et trente ans d'âge. C'est le plus employé des vanniers, dans ses nombreuses variétés.
Salix fragilis : Ainsi que son nom l'indique ; il est très cassant et un simple coup de vent peut casser les branches. Il n'existe pas dans le sud de la France, mais remonte très
haut dans les pays nordiques.
Salix capréa : Le saule Marsault. Fréquent chez nous, il est très différent des autres saules. Sa feuille est beaucoup plus large ; c'est celui qui a les plus beaux chatons, recherchés par les fleuristes au printemps. Il pousse surtout en plaine, et près des habitations. Durée de vie moyenne : cinquante ans.
Salix babylonica : Le saule pleureur. Arbre de huit à dix mètres de haut, durée de vie cent ans. Originaire de Chine, il a été introduit en Europe en 1692. Ce nom lui a été donné par Linné d'après la légende selon laquelle il aurait abrité les pleurs des Juifs captifs à Babylone. « Nous nous sommes assis sur les bords des fleuves de Babylone ; et là nous avons pleuré en nous souvenant de Sion. Nous avons suspendu nos instruments de musique aux saules qui sont au milieu de Babylone » Depuis cet épisode malheureux, il est resté l'arbre de la mélancolie et des regrets. Napoléon, à Sainte-Hélène allait souvent se recueillir sous cet arbre, dont beaucoup de boutures ont été rapportées en France. L'une d'elles est devenue un bel arbre au jardin botanique de Dijon. Alfred de Musset a aussi chanté le saule pleureur.
Salix daphnoide : C'est un petit arbre qui pousse dans les montagnes, mais aussi dans les jardins pour ses couleurs étonnantes. En hiver, ses rameaux rouge éclatant sont couverts d'un enduit cireux bleu. Chatons décoratifs.
Salix matsudana : Le saule tortueux. Très décoratifs avec leurs rameaux et leurs feuilles en tire-bouchon.
Et aussi : Salix purpuréa, l'osier rouge, Salix nigra, le saule noir, Salix cinera, le saule gris, Salix repens, le saule argenté, et bien d'autres…Et comme les saules sont aussi bien anémophiles qu'entomophiles, c'est-à-dire qu'ils sont aussi bien pollinisés par le vent que par les insectes, cela donne naissance à quantité d'hybrides !
Nous avons commencé par le plus grand, finissons par le plus petit : Salix herbacéa. Il ne dépasse pas quinze centimètres de haut ! On le rencontre en haute montagne, à la limite des neiges éternelles, et dans les régions arctiques. Il a l'allure de coussins de cinq centimètres de haut. Sa croissance est très lente : son tronc met une cinquantaine d'années pour atteindre la grosseur d'un crayon !
Combien reste-t-il de vieux saules à Crissey ? Devons nous protéger ces témoins du passé ?
Il y aurait encore beaucoup de choses à dire de cet arbre qui a accompagné l'homme depuis les origines, mais j'ai déjà été suffisamment long !
Disons encore qu'il est, dans le calendrier Celtique, l'arbre tutélaire des personnes nées entre le1er et le 10 mars, et entre le 3 et le 12 septembre.
Gabriel Michelin. Octobre 2008